"Pieron" (1920 - 1921) : un journal satirique de propagande pour le rattachement de la Haute-Silésie à l'Allemagne.
Le 01/02/2021 à 12h11 par Dominique BOUCHERY
Résumé

Le Traité de Versailles du 28 juin 1919 scelle le sort de l’Allemagne suite à sa défaite dans la Première Guerre mondiale. En plus du paiement de réparations, de l'occupation de la Rhénanie et de la démilitarisation, l'Allemagne doit également céder certains de ses territoires. Si certains sont perdus sans délais, d'autres doivent faire l’objet de référendums. C’est le cas de la Haute-Silésie, province prussienne située à l’extrémité orientale du pays et pour laquelle le journal Pieron a été créé.

La population locale est sondée sur la question de savoir si elle souhaite rester allemande ou être rattachée à la Pologne. L’objectif de Pieron est très simple : il s’agit de convaincre l’électorat de voter pour l’Allemagne. Le référendum a lieu le 20 mars 1921 et c’est le camp allemand qui l’emporte avec près de 60% des voix. La région est alors coupée en deux, avec sa partie occidentale restant allemande et les parties les plus à l’est transférées à la Pologne.

 

La région est depuis plusieurs siècles peuplée de populations de langue allemande et de langue polonaise. La question de l’appartenance de la région à tel ou tel pays ne va donc pas de soi. Au total trois grandes insurrections déclenchées par les Polonais ont lieu entre 1919 et 1921 afin d’entrainer un rattachement de la totalité de la Haute-Silésie à la Pologne.

 

Les motivations allemandes pour conserver la Haute-Silésie peuvent s’expliquer en grande partie par le fait que c’est une région extrêmement riche en gisements miniers. Il s’agit du deuxième bassin houiller le plus important de l’espace allemand derrière la Ruhr, déjà « confisquée » en étant placée sous administration française. Pour la Pologne, l’enjeu est assez semblable : intégrer dans le pays nouvellement recréé une région qui peut fortement l’aider à construire une économie sur des bases solides.

 

Il n’est donc pas étonnant de voir naître des dizaines de journaux de propagande de part et d’autres, défendant l’appartenance à l’un ou l’autre des deux pays. Si au début, ces journaux se contentent principalement de glorifier le pays dans lequel ils paraissent, la sortie en juin 1920 du premier numéro du journal polonais Kocynder, s’en prenant fortement aux Allemands à travers des caricatures tranchantes, marque un changement de donne. Les Allemands répliquent en lançant Pieron à partir du 17 juillet 1920, un journal d’une rare violence, véhiculant des images très stéréotypées et souvent racistes sur les Polonais.

 

Se démarquant des autres journaux de propagande allemands par la violence de son discours, ce journal qui n’a été que peu étudié mérite un examen approfondi. Son équipe rédactionnelle est pour le moins singulière : dirigée par Kurt Tucholsky, précédemment rédacteur dans divers journaux de gauche allemands, elle mélange des caricaturistes de diverses obédiences politiques, dont certains deviendront même dans la décennie suivante de grands partisans d’Hitler. Cette cohabitation dans un seul et même journal de collaborateurs de tous bords politiques peut s’expliquer par le fait que pour la majorité des Allemands de l’époque, le Traité de Versailles est considéré comme un Diktat. La question de l’appartenance de l’intégralité de la Haute-Silésie à l’Allemagne ne fait donc pas l’enjeu de divergences politiques. Les témoignages des rédacteurs de Pieron, corroborés par les recherches effectuées donnent à penser que leur motivation pour travailler dans ce journal est principalement financière. En effet, directement financé par l’Etat allemand, Pieron est doté de moyens financiers très importants. A titre d’exemple, Tucholsky y touche pour la rédaction d’un seul article ce qu’il gagnait en un mois entier à Die Weltbühne (journal de gauche allemand très en vogue dans la première moitié du XXe siècle).

 

 

 Pieron, 24 juillet 1920


 

Fortement critiqué en Pologne pour ses représentations à caractère raciste (qui sont analysées en détail dans le mémoire de Master 2 qui a été consacré à la publication par l’auteur du présent Billet), le journal est également source de tensions au sein même de l’Allemagne, entre partisans qui le défendent, avançant l’argument qu’il est une réponse légitime à la violence des Polonais, et critiques qui trouvent que ce journal va trop loin dans ses attaques. Un point faible de Pieron exploité par ses ennemis est sa méconnaissance totale des réalités de la région haute-silésienne. La rédaction du journal est en fait basée à Berlin, et les rédacteurs n’ont jamais mis les pieds dans cette province.

 

Malgré toutes ces critiques, l’hebdomadaire semble avoir été bien accepté en Haute-Silésie, se vendant à plus de 40 000 exemplaires en moyenne, ce qui en fait l’un des trois grands journaux de propagande allemande. S’il est difficile de mesurer aujourd’hui sa réelle efficacité, il y a tout lieu de croire qu’il a sans doute eu sa part de responsabilité dans la victoire allemande le jour du plébiscite, et rempli sa fonction première : convaincre le maximum d’électeurs de voter pour un maintien de la Haute-Silésie au sein de l’Allemagne.

 

Lien dans L'Argonnaute :  https://argonnaute.parisnanterre.fr/ark:/14707/a011611240564QwpaVG/from/a0116112405641Xrdlb 

 

 

Lars Bockelmann, Master 2, Sorbonne Université

Voir aussi l'article publié dans Matériaux  pour l’histoire de notre temps  (2020/ 1-2)

https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2020-1-page-8.htm 

 

 

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