Une observatrice de la révolution aux confins du Caucase : l'infirmière Nino Djordjaze
Le 17/12/2018 à 12h41 par Dominique BOUCHERY
Résumé

Peu de traces photographiques demeurent des événements qui marquent les premiers jours de la révolution de février sur les marges caucasiennes de la Russie. Si les meetings organisés à Tbilissi ou Bakou donnent lieu à des clichés, exceptionnels sont les instantanés qui, comme ceux réalisés par l’infirmière Nino Djordjadze, nous permettent de saisir l’atmosphère du début de mars 1917 sur le front lui-même. Née en 1884 dans la bonne société de Tbilissi, Nino Djordjadze reçoit une éducation de qualité, au Caucase tsariste d’abord, puis en France, où elle perfectionne son français et sa maîtrise du piano sous la direction de Wanda Landowska. Au début de la guerre, de retour en Russie, elle s’engage comme volontaire dans la Croix-Rouge et fait le choix du front. 

 

"A dos de chameau"

 

Infirmière éprise d’aventure, Nino Djordjadze tient un journal où elle consigne, en français et en russe, ses remarques sur les événements de la guerre. Elle réalise surtout, avec un appareil personnel, de nombreuses photographies de la guerre, redécouvertes récemment après avoir été conservées dans une collection privée pendant la période soviétique. Vivants et décalés par rapport aux représentations officielles de la guerre, ces clichés donnent à voir la vie de l’armée tsariste, mais aussi des populations de l’Anatolie ottomane occupée par les Russes à partir du début de 1915.

 

On retrouve dans ces photographies, en filigrane, une série d’enjeux du conflit sur le front caucasien. La diversité ethnique des confins, tout d’abord, sous l’aspect de ces Kurdes, victimes autant que complices des violences dans la région et dont la participation aux massacres anti-arméniens en 1915-1916 est déjà connue. Les difficultés matérielles de la guerre, sur un front peu carrossable et au climat rude : on y circule difficilement et la mobilisation des animaux de trait – en particulier les chameaux entre l’Est de l’Anatolie et le Nord de la Perse – est un besoin vital ; l’aide médicale et sanitaire y devient une nécessité pour maintenir le moral et l’aptitude au combat des troupes, ce qui donne un avantage certain aux Russes sur les Ottomans. Le cliché représentant l’aide à un blessé ottoman renvoie cependant à l’émergence, depuis la fin du XIXe siècle, de normes de la guerre, en particulier depuis les Conventions de La Haye (1907), dont l’application contestée devient un des aspects de la guerre psychologique.

 

C’est dans une garnison d’Anatolie orientale, à Hınıs, que se situent les rassemblements fixés par Nino Djordadze sur quelques images prises mars 1917. Alors que la révolution vient de se dérouler à Petrograd, la nouvelle en est arrivée jusqu’aux confins de l’Empire, y compris dans les territoires occupés par les forces russes. La prestation de serment des soldats russes de la bourgade au gouvernement provisoire le 4 (17) mars 1917, autour d’un pope juché devant le bâtiment des autorités d’occupation, est une image frappante. L’armée composite du front caucasien, où Russes, Ukrainiens, Géorgiens et Arméniens constituent le gros des effectifs, y est saisie de dos, comme masse uniforme de soldats revêtus de leur capote hivernale. L’heure est à la communion politique, bien que l’on sache que plusieurs garnisons caucasiennes connaissent des troubles et des cas d’insubordination aux premiers moments de la révolution.

 

Deuxième scène significative, l’hommage rendu aux « combattants de la liberté » de la révolution manquée de 1905, le 12 (25) mars 1917. Des orateurs se pressent sur un frêle balcon, devant une foule tout aussi dense que pour la prestation de serment, où apparaissent çà et là des drapeaux rouges. De telles cérémonies sont organisées en plusieurs points du Caucase, dans les territoires occupés d’Anatolie orientale et en Iran du Nord où se trouvent aussi les troupes russes. Reliant politiquement et symboliquement 1905 à 1917, ces cérémonies s’inscrivent dans la construction d’une continuité révolutionnaire. Seuls absents sur ces différents clichés, les habitants d’Anatolie orientale, bien représentés sur le reste des photographies prises par Nino Djordjadze. Plusieurs témoignages rappellent pourtant leur intérêt pour les bouleversements qui se passent chez la puissance occupante, qu’ils perçoivent déjà comme lourds de conséquences pour leurs propres existences.

 

A l’issue de la guerre, le destin de Nino Djordjadze épouse les vicissitudes d’un Caucase du Sud qui connaît, après la dislocation de l’Empire tsariste, une phase d’occupation ottomane (1918), puis une période d’indépendance sous la forme des trois républiques de Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan, avant que les troupes bolcheviques n’y mettent un terme et ne réintègrent de force dans la zone dans l’orbite de ce qui devient, en 1922, l’Union soviétique. Persécutée par le pouvoir pour son appartenance aux élites nobiliaires géorgiennes, Nino Djordjadze s’installe pendant plusieurs années à la campagne, ne revenant à Tbilissi qu’après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à sa mort en 1968.

 

Etienne Forestier-Peyrat

Maître de conférences en histoire contemporaine, Sciences Po Lille (IRHIS).
Histoire de l'Europe de l'Est, de la Russie et du Moyen-Orient.
 

 

https://argonnaute.parisnanterre.fr/ark:/14707/a011542793432wDQeP7

 

 

Les originaux des 14 clichés ainsi que de nombreuses autres photographies argentiques prises par Nino Djordjadze sont conservés au sein de la collection privée d'Alexandre Bagrationi.

Don effectué par Alexandre Bagrationi et Tamar Lordkipanidze

 

Voir aussi : Nino Jorjaże : World War I through the eyes of a Georgian woman / Tamar Lordkipanidze, Tbilisi , Cezanne Printing House , 2015, Cote F 16044.

 

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