Mai 1968 dans l’objectif d’Elie Kagan
Le 16/05/2018 à 16h45 par Dominique BOUCHERY
Résumé

La contemporaine conserve  l’ensemble des archives du reporter-photographe Elie Kagan (26 mars 1928 – 25 janvier 1999)  : soit plus de 200 000 pièces (négatifs, planches contact, tirages, carnets et dossiers thématiques) qui couvrent l’actualité politique, sociale, culturelle française des décennies 1960 à 1980, dont les événements de mai 1968.

 

3 mai 1968, Assemblée d'étudiants dans la cour de la Sorbonne, avec Daniel Cohn-Bendit

 

 

 

La répression de la manifestation du 17 octobre 1961 et les évènements de mai 1968 comptent parmi les reportages les plus connus d'Elie Kagan : ils avaient fait l’objet d’une première campagne de numérisation, suite au don du fonds à la BDIC, et sont consultables dans l’Argonnaute. Un nouveau chantier pluriannuel de numérisation de l’ensemble des reportages numérotés par le photographe a été lancé et aboutira à partir de l’année prochaine à une mise en ligne progressive des inventaires dans Calames, puis des numérisations dans notre bibliothèque numérique.

 

Elie Kagan est un photographe autodidacte et indépendant qui se définit lui-même comme un   «reporter engagé»[i].  A la fois témoin et acteur, compagnon de route et archiviste des luttes politiques et des mouvements contestataires, il sillonne inlassablement la capitale tout le long des années soixante et soixante-dix, photographiant régulièrement meetings et manifestations. Ayant vécu toute sa vie dans l’appartement familial du Xe arrondissement, il  voyage très peu hors de Paris (à l’exception notamment de l’Algérie nouvellement indépendante en 1963 et de plusieurs séjours en compagnie des époux Klarsfeld en Israël et à Auschwitz).

 

Les «évènements de 1968», tels qu’ils sont  photographiés par Elie Kagan, couvrent la période du 29 mars au 30 mai. Si  le reporter  ne semble pas présent lors de la journée fondatrice du 22 mars à Nanterre, il photographie par contre les étudiants répartis en commissions sur les pelouses du campus le 29 mars et il témoigne de leur présence lors de la manifestation du 1er mai à Paris. Les reportages documentent ensuite la majorité des évènements du mois de mai, mais vus du côté des luttes étudiantes, plutôt que du mouvement ouvrier et des grèves : on peut citer entre autres la journée anti-impérialiste du 2 mai à Nanterre, l’intervention de la police à la Sorbonne le 3 mai et les premières barricades, la manifestation du 6 mai suivie de violents affrontements entre étudiants et forces de l’ordre à Maubert-Mutualité, le sit-in devant la Sorbonne le 9 mai, la nuit des barricades du 10 mai, l’occupation de la Sorbonne et de l’Odéon, la marche des étudiants sur l’usine de Renault-Billancourt le 16 mai, le meeting de Charléty du 27 mai et enfin la grande manifestation du 30 mai sur les Champs-Élysées.

 

Dans son ouvrage La banderole : Histoire d'un objet politique, paru en 2013 (http://primo-prod.u-paris10.fr/BDIC:default_scope:BDIC_ALEPH000672182), l’historien Philippe Artières[ii] montre bien la place originale des images réalisées par le photographe dans l’iconographie de mai 1968 tout en détaillant sa méthode de travail : « Ce que les photos de Kagan saisissent, ce sont les archives de la ville en révolte. Avec un soin infini, en effet, il s’attache à en saisir les traces, ou plus exactement les écritures. En somme, Kagan s’est fait le collecteur des écrits éphémères de l’agitation et à sa façon, méticuleuse et exhaustive, au point que les services de police avaient pris l’habitude de le suivre pour savoir où les actions allaient se tenir, il apparaît sans mal comme l’archiviste en chef de la banderole. Les techniques qu’il a déployées à cet effet méritent attention tant elles pèsent sur l’imaginaire contemporain de ces tissus écrits. En cette fin des années 60, Kagan utilise trois procédés principaux pour réussir son entreprise : la ronde, l’affut et l’immersion – des techniques très banales somme toute, qui s’apparentent d’ailleurs à celles que peut mettre en œuvre la police. »

 

Tout au long des années soixante, le photographe travaille avec deux appareils photographiques (un 24 x 36 et un 6 x 6). Il se déplace régulièrement en scooter, tout comme lors de la nuit du 17 octobre 1961, où il suit la répression des manifestants algériens, de Paris à Nanterre. En 1968, il instaure une nouvelle méthode pour mieux couvrir les manifestations. Il se juche en haut d’un escabeau, d’un lampadaire ou d’un balcon, en restant statique à un point précis du cortège, photographiant les manifestants au fur et à mesure de leur avancée. Enfin, pour cadrer les détails des banderoles, des pancartes ou des graffitis, il pratique au contraire l’immersion en marchant le long des rues. Elie Kagan est un témoin, qui capte d’abord des évènements historiques et des traces éphémères, sans se soucier toujours de la technique et du cadrage, privilégiant l’action à la composition, quitte à «mitrailler». Même s’il a commencé sa carrière en photographiant Charlie Chaplin puis nombre de stars (de Bardot et Vadim à Belmondo) et d’hommes politiques de l’époque, il préfère souvent le groupe et la foule à l’individu, l’écrit au visage. Si Daniel Cohn-Bendit ou Jean-Paul-Sartre sont bien représentés dans ses reportages, on ne trouvera pas d’anonyme passé au statut d’icône, comme par exemple la «Marianne de mai 68» immortalisée par Jean-Pierre Rey. L’œuvre d’Elie Kagan est bien toutefois passée à la postérité, s’inscrivant dans l’iconographie de mai 68, qu’elle soit documentaire mais aussi artistique. Dans sa célèbre série Rouge, le peintre Gérard Fromanger s’inspire de plusieurs photographies du reporter, dont il emprunte des éléments. Comme il est indiqué dans l’achevé d’imprimer du portfolio contenant les 21  planches sérigraphiées, «10 images ont été composées grâce aux documents d’actualité de M.M. Elie Kagan et Horace»[iii].

 

La BDIC a mis à l’honneur les photographies des évènements par Elie Kagan lors de deux anniversaires : en 1988, du vivant de leur auteur, lors d’une exposition sur mai 1968 organisée sur le site des Invalides par l’Institution[iv], et en 2008, avec la publication de l’ouvrage Elie Kagan : mai 68 d’un photographe, en collaboration avec les éditions du Layeur (http://primo-prod.u-paris10.fr/BDIC:default_scope:BDIC_ALEPH000245734). Grâce à la numérisation progressive de la totalité du fonds, le travail du reporter va désormais trouver sa place dans l’ensemble des sources mises à la disposition des chercheurs travaillant sur mai 1968 et plus largement sur l’histoire sociale et politique de l’après-guerre en France.

 

Cyril Burté

 

 

Pour accèder à la sélection d'images : https://argonnaute.parisnanterre.fr/naoadmin/search?query=kagan+1968&search-query=1&view=medias

 

 

 


 

 

 

 

 

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